Le recensement en RDC : les leçons d’hier pour les décisions de demain
Ce lundi 28 septembre, au centre culturel de Kinshasa, le coup d’envoi de la cartographie du deuxième Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH2), a été donné. Le dernier recensement remonte à 1984. Depuis, la population, les villes, et l’organisation administrative du territoire ont profondément changé. Le besoin de disposer de données actualisées ne fait donc guère de doute. Mais au-delà du recensement, à quoi ces données serviront-elles concrètement et comment éviter qu’elles deviennent rapidement obsolètes ?
Bonjour, je suis Joël Kiniati, data analyst à Ebuteli. Vous écoutez le 39e épisode de la saison 6 de Po Na Biso, la capsule audio d’Ebuteli qui analyse chaque semaine un sujet de l’actualité congolaise. Nous sommes le vendredi 2 octobre 2026.
La cartographie lancée au début de cette semaine constitue une étape majeure. Le Bureau central du recensement (BCR) explique que les équipes doivent notamment identifier et géolocaliser les bâtiments, répertorier les ménages et délimiter les zones de dénombrement. Autrement dit, avant de compter la population, il faut savoir précisément où elle se trouve.
Pour réussir cette vaste opération, le pays avait estimé ses besoins à 192 millions de dollars américains. Mais lors de la table ronde des partenaires organisée en mars 2026, plus de 200 millions de dollars ont été mobilisés. La mobilisation de ces ressources constitue une étape importante. Mais le défi sera aussi de faire en sorte que cet investissement renforce durablement le système statistique national. Il peut notamment contribuer à moderniser les infrastructures de collecte et de gestion des données, et à doter le pays d’outils capables d’actualiser régulièrement les données démographiques.
C’est ici que l’expérience du passé devrait nous conduire à réfléchir. En 1984, en raison notamment de contraintes techniques et matérielles liées à l’exploitation d’un volume considérable de données, les questionnaires individuels n’ont pas été exploités dans leur totalité. L’analyse détaillée des caractéristiques individuelles s’est appuyée sur un échantillon représentant seulement 10 % des données collectées. Autrement dit, seule une petite partie des informations collectées a pu faire l’objet d’une exploitation détaillée. Ce n’est donc pas simplement une question d’archives. C’est aussi une question de continuité : faire en sorte que les données produites aujourd’hui restent accessibles, compréhensibles et utilisables dans les années à venir. C’est précisément l’un des enjeux auxquels le deuxième recensement général de la population et de l’habitat devra répondre.
Mais au-delà de cette dimension technique, le recensement en RDC porte aussi une mémoire politique. Entre 2015 et 2016, l’organisation du recensement de la population était au cœur des controverses sur le calendrier électoral, notamment autour de la question de savoir si les élections pouvaient être organisées avant ou après un nouveau recensement.
Le recensement général de la population et de l’habitat est aujourd’hui engagé sans être présenté comme une condition préalable à l’organisation des élections initialement prévues en 2028.
Guylain Nyembo, ministre du Plan et de la Coordination de l’aide au développement, a présenté le recensement comme une « opération apolitique et purement scientifique ». Pour lui, le recensement est destiné à produire une connaissance statistique de la population et de l’habitat pour éclairer notamment la planification du développement.
Toutefois, un recensement n’est pas une opération électorale et ne doit pas être confondu avec l’identification de la population ou l’établissement du fichier électoral. Le recensement vise avant tout à connaître combien de personnes vivent dans le pays, où elles vivent et quelles sont leurs principales caractéristiques. L’identification, elle, vise à établir l’identité des personnes et à constituer un registre de population. Quant au fichier électoral, il répond à une finalité propre : permettre l’organisation des élections.
Les distinguer ne signifie pas que ces opérations doivent être conduites en vase clos. Elles peuvent être complémentaires. Elles peuvent notamment partager certaines données, infrastructures ou opérations de terrain. La question est donc moins de les confondre que de définir clairement les rôles de chaque institution, d’organiser leur collaboration et d’éviter de refaire plusieurs fois les mêmes opérations à des coûts différents. La Commission électorale nationale indépendante (Ceni), l’Office national de l’identification de la population (Onip) et l’Institut national de la statistique (INS) ont d’ailleurs déjà engagé des démarches de mutualisation autour de ces différentes opérations.
En ce qui concerne le processus électoral, la Ceni a publié en avril 2025 une feuille de route du processus électoral 2025-2029, qui balise les préparatifs devant conduire aux élections nationales, provinciales et locales de 2028. Mais cela ne signifie pas que le processus électoral n’a aucun rapport avec le recensement.
Le recensement peut alors avoir des effets sur le processus électoral, mais de manière indirecte : notamment si ses résultats sont utilisés pour actualiser les données démographiques nécessaires à la planification électorale. Plus largement, disposer de données démographiques fiables peut permettre de mieux connaître la répartition de la population sur le territoire national, sans pour autant se substituer à l’enrôlement des électeurs ni déterminer à lui seul le fichier électoral.
Aujourd’hui, une autre difficulté se pose : certaines parties du territoire sont affectées par les conflits et certaines zones sont sous occupation. Comment garantir dans ces conditions, une couverture aussi complète que possible ? Le recensement étant conçu comme une opération nationale et exhaustive, cette situation soulève quelques inquiétudes. Comment préserver l’exhaustivité et la qualité du recensement dans un territoire où les conditions de collecte ne sont pas les mêmes partout ?
À l’approche des échéances de 2028, la question n’est donc peut-être plus de savoir si le recensement doit nécessairement précéder les élections. Elle est plutôt de savoir comment articuler deux opérations qui ont des objectifs, des responsabilités et des exigences différents. Les données démographiques ne doivent pas être confondues avec un fichier électoral.
Après plus de 40 ans sans recensement général, réussir le recensement signifiera non seulement parvenir à compter la population congolaise, mais surtout être capable de conserver, d'actualiser et d'utiliser ces données pour éclairer durablement les politiques publiques.
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