Pourparlers de Kampala avec la CRP : pari de paix ou prime à la rébellion ?
Dans une série de vidéos devenues virales sur les réseaux sociaux, le porte-parole de la Convention révolutionnaire pour la paix (CRP) en Ituri, habillé en treillis, flanqué de trois combattants lourdement armés, a fait une déclaration sur le retour des populations forcées au déplacement depuis 2017. Il attribue l’instabilité en l’Ituri à l’incompétence des services de sécurité, mais surtout à la mégestion et au népotisme de Kinshasa.
La CRP, créée à Kampala en mars 2025 par Thomas Lubanga, condamné par la Cour pénale internationale pour crimes de guerre, serait pourtant en pourparlers avec le gouvernement congolais en Ouganda sous la facilitation du président Yoweri Kaguta Museveni.
Bienvenue dans ce 31e épisode de la saison 6 de Po Na Biso, la capsule audio d’Ebuteli qui analyse les sujets d’actualité congolaise. Cette semaine, nous nous intéressons aux pourparlers engagés avec la CRP. Négocier avec un groupe armé peut permettre de réduire les violences. Mais à quelles conditions cette recherche de la paix ne devient-elle pas une récompense accordée à ceux qui ont pris les armes.
Bonjour ! Je m’appelle Henry-Pacifique Mayala. Je suis le coordonnateur du Baromètre sécuritaire du Kivu (KST), un projet d’Ebuteli. Nous sommes le vendredi 7 août 2026.
Tout d’abord les faits.
En juin 2025, le gouvernement congolais avait organisé un dialogue de paix à Aru. La Coopérative pour le développement du Congo (Codeco), historiquement l’un des groupes armés les plus actifs de la région et rival à la CRP, y avait pris part, aux côtés d’autres groupes armés notamment le FPIC, la Mapi et la FRPI. À l’issue de ce dialogue, ces groupes s’étaient engagés à cesser les hostilités. Depuis, le KST a documenté une baisse considérable de l’activisme de la Codeco : entre janvier et mars 2023, avant la tenue du premier dialogue d’Aru en mai 2023, la Codeco était impliquée dans 217 incidents sécuritaires. Après le deuxième dialogue d’Aru, au dernier trimestre 2025, ce nombre est tombé à 24 incidents. Le groupe a, en parallèle, apporté son soutien aux Forces armées de la RDC (FARDC).
En revanche, la CRP, qui n’avait pas participé à ces assises communautaires d’Aru, devenait hostile aux FARDC. Alors que le M23 entamait ses négociations directes avec Kinshasa, la CRP récusait le gouverneur militaire de l’Ituri, le qualifiant de non-originaire, et exigeait son remplacement.
Le 14 mai 2026, après plusieurs mois d’affrontements avec les FARDC, la CRP a annoncé unilatéralement un cessez-le-feu pour favoriser l’ouverture de pourparlers avec le gouvernement. Avant cette annonce, les attaques de la CRP contre les positions de l’armée régulière avaient coûté la vie à plusieurs militaires congolais. Les forces ougandaises, alliées aux FARDC et présentes dans la région, ne sont pas intervenues directement contre la CRP.
Et c’est là que le bât blesse. En acceptant de discuter avec des groupes qui ont imposé un rapport de force militaire, Kinshasa prend le risque d’envoyer un message aux autres acteurs armés : pour être entendu, il faut d’abord peser sur le terrain.
Le soutien d’un pays voisin n’est pas une condition indispensable, mais il peut renforcer ce rapport de force. Le M23, soutenu par le Rwanda, négocie à Doha. La CRP, dont le fondateur est installé en Ouganda, est aussi en discussion avec Kinshasa.
La Codeco semble bien avoir intériorisé la leçon. À la suite d’une réunion de restructuration tenue à Kpandroma du 5 au 7 juin 2026, la milice a réunifié toutes ses différentes factions et s’est reconfigurée en mouvement politico-militaire, affichant ainsi des ambitions qui dépassent désormais le seul terrain militaire. L’ancien gouverneur militaire le general Johnny Luboya, qui a encouragé l’initiative, a quant à lui été relevé de ses fonctions par Kinshasa le 11 juin 2026. La CRP s’en est publiquement félicitée, présentant ce départ comme la satisfaction de l’une de ses revendications, avant même la fin des discussions. Depuis lors, la zone de Djugu connaît un calme précaire.
L’issue des pourparlers de Kampala permettra de juger le pari de Kinshasa. Conduiront-ils à une cessation durable des hostilités ou consacreront-ils, une fois encore, le recours aux armes comme moyens d’obtenir des concessions politiques ?
Le dilemme est réel. Si le gouvernement accorde à la CRP des avantages réservés aux groupes armés capables d’imposer un rapport de force militaire, d’autres pourraient être tentés de suivre le même chemin. Kinshasa devra-t-il alors négocier avec chaque groupe armé se mue en mouvement politico-militaire, comme prix à payer pour une paix incertaine ?
Cependant, d’autres questions demeurent. Que deviendraient la résolution de l’Assemblée nationale de 2022 et la proposition de loi du député Trésor Mutiki, qui proscrivent toute intégration d’anciens miliciens au sein des FARDC ou de l’administration publique, si les pourparlers débouchaient sur une telle demande de la CRP ? Pour autant, faut-il condamner cette diplomatie informelle et discrète ? Pas si vite, peut-être.
Si l’accalmie permet aux populations de regagner librement et durablement leurs localités, elle constituera une avancée réelle. Mais l’absence de combats ne suffira pas à établir la stabilité tant que la CRP conservera ses positions et menacera de reprendre les hostilités en cas d’offensive contre elle. Le cessez-le-feu peut aussi servir à figer le rapport de force sur le terrain.
Dès lors, pourquoi la CRP remonte-t-elle les enchères maintenant ? Cherche-t-elle à obtenir rapidement des concessions de Kinshasa ou à renforcer sa position avant un éventuel dialogue plus large ? L’issue des pourparlers de Kampala permettra donc aussi de déterminer si cette diplomatie informelle, sous la médiation d’un partenaire gênant qu’est l’Ouganda, peut réussir ce que les processus très médiatisés de Doha et de Washington peinent encore à produire face au M23.
Mais un grand absent plane sur tout cela : la justice. Rien, à ce stade, sur le sort des victimes ni sur la redevabilité des chefs armés, à commencer par Thomas Lubanga, déjà condamné par la CPI. Or, l’histoire récente de l’Ituri montre que l’impunité consacrée ne referme pas les plaies : elle cristallise les rancœurs et prépare le prochain cycle de violence.
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À très bientôt.
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