Ebola en RDC : la 17e épidémie met la riposte à rude épreuve
Au 9 août 2026, 2011 décès étaient rapportés sur les 4381 cas d’Ebola alors enregistrés en RDC, soit un taux de létalité de 45,9%. À titre de comparaison, il avait fallu 392 jours pour dépasser ce même seuil lors de la dixième épidémie d’Ebola ayant frappé l’est de la RDC entre 2018 et 2020. Même la grande épidémie d’Ebola enregistrée en Afrique de l’Ouest entre 2014 et 2016 avait atteint un tel nombre de décès 175 jours après la notification officielle de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Comment expliquer une progression aussi rapide de l’épidémie ?

Certains observateurs attribuent cette progression exceptionnelle aux caractéristiques biologiques de la souche Bundibugyo. Différemment de la souche Zaïre, les symptômes de la souche Bundibugyo sont moins graves lors des premières étapes de la maladie et s'aggravent lentement. Comme les patients sont moins symptomatiques au début, ils ont peu de chance de se rendre à l'hôpital immédiatement. Ce retard favorise la propagation de la maladie dans la communauté et réduit leurs chances de guérison. D’autres observateurs mettent en avant l’arsenal thérapeutique disponible pour justifier la progression de l’épidémie. Alors que la souche Zaïre bénéficie de vaccins et de traitements homologués, aucun vaccin ni traitement spécifique n'ont encore été approuvés contre Bundibugyo.
Bien que pertinentes, ces explications demeurent insuffisantes. Pour comprendre pourquoi l’épidémie progresse aussi vite en République démocratique du Congo (RDC), il faut donc regarder bien au-delà du virus lui-même ou de l’arsenal thérapeutique.
Retard critique dans la détection de la maladie
L’épidémie actuelle d’Ebola en RDC a été officiellement déclarée le 15 mai 2026, mais les premières traces de circulation du virus semblent remonter à plusieurs mois auparavant. Selon une enquête menée pendant plus d’un mois à Mongbwalu, commune épicentre de l’épidémie en cours, les premiers cas pourraient dater de janvier 2026. D’après les résultats publiés par la revue scientifique Science, la trace la plus lointaine présumée jusqu'ici serait une femme d’environ 50 ans, décédée le 25 janvier 2026 après avoir vomi du sang.
Ainsi, la maladie serait passée sous les radars pendant près de 110 jours, en raison notamment des symptômes similaires à ceux d’autres maladies courantes et parfois des croyances mystiques. S’il est fréquent que les épidémies d’Ebola soient déclarées officiellement alors que le virus circule déjà dans la communauté, le retard de détection reste ici considérable. Pendant toute cette période, toutes les activités de santé publique visant à contrôler la propagation de la maladie et soigner les personnes atteintes n’ont pas été mises en œuvre. Pour un virus hautement mortel comme Ebola, le manque de surveillance épidémiologique pendant autant de temps entraîne automatiquement une propagation rapide de la maladie et complique davantage les efforts à mettre en œuvre à l’avenir pour la surveiller.
Capacité de diagnostic déployée tardivement
La capacité à diagnostiquer rapidement Ebola constitue l’un des piliers d’une réponse sanitaire efficace. Sans confirmation rapide si un patient est positif ou négatif à Ebola, il est difficile de décider de son isolement et prise en charge, d’identifier et suivre ses contacts et de lancer les activités de santé publique aux alentours. La lutte contre l’actuelle épidémie d’Ebola a été largement pénalisée par les faibles capacités de dépistage à ses débuts.
Au moment de la déclaration de l’épidémie en mai 2026, l’Institut national de recherche biomédicale (INRB), qui assure le dépistage de cas d’Ebola, ne disposait que de deux laboratoires : l’un à Kinshasa, très loin de la zone affectée par l’épidémie, et un autre à Goma, la ville de l’est du pays sous occupation de la rébellion du Mouvement du 23 mars (M23), soutenue par le Rwanda depuis janvier 2025 ,et dont l’aéroport reste fermé. Il fallait alors attendre des jours, voire des semaines, pour acheminer les échantillons des foyers épidémiques vers les centres urbains équipés, puis en recevoir les résultats.
Cette longue attente était pénible pour les patients confirmés ou suspects d’Ebola, leurs proches et même le personnel soignant. Il était par exemple difficile de maintenir longtemps un patient isolé dans un centre d’observation sans pouvoir lui indiquer clairement s'il avait Ebola. Un soignant du centre de transit de Beni nous a, par exemple, confié avoir dû libérer un patient « se portant déjà bien physiquement », sans connaître son statut médical, après onze jours d’attente des résultats.
Dans certaines circonstances, cette lenteur a même contribué à propager à la fois la maladie et la désinformation qui compromet les efforts pour la contrôler. En juin 2026, à Beni et Butembo, les autorités sanitaires, confrontées aux retards de dépistage et aux limites des infrastructures mortuaires, se voyaient parfois contraintes de remettre des corps aux familles sans connaître leur statut Ebola. Lorsque les résultats se révélaient positifs, leur annonce était mal comprise et alimentait les rumeurs d’une contamination volontaire à des fins inavouées. « Pourquoi nous avoir remis le corps, puis venir nous dire une semaine après qu'il était positif à Ebola ? On dirait qu'ils veulent juste répandre l'épidémie », s’indignait un motard de Beni rencontré le 24 juin.
La situation s’est toutefois améliorée progressivement. Au cours du mois de juillet, la capacité de dépistage est passée de 200 à 2 000 tests par jour grâce notamment au déploiement de dix laboratoires dans les entités directement affectées. Cependant, ce renforcement ne couvre pas l’ensemble du besoin en dépistage rapide sur terrain. Il est également intervenu après près de deux mois durant lesquels la faible capacité de dépistage a largement compromis les efforts de lutte contre l’épidémie.
Une surveillance épidémiologique encore insuffisante
La déclaration officielle de l’épidémie le 15 mai 2026 aurait dû permettre le déploiement de la surveillance pour le contrôle de la maladie. Pourtant, les efforts de surveillance de la maladie, notamment la recherche active des cas et le suivi des contacts, restent aujourd’hui largement insuffisants.
Dans les zones affectées par Ebola dans l’est de la RDC, une grande partie des personnes infectées échappe encore aux mécanismes de surveillance mis en place par les équipes sanitaires. Selon Chikwe Ihekweazu, directeur exécutif du Programme OMS de gestion des situations d’urgence sanitaire, jusqu’à 80% des nouveaux patients confirmés d’Ebola à Bunia, foyer actuel de la maladie, n’étaient pas enregistrés sur les listes de contacts suivis par les autorités sanitaires. Autrement dit, les autorités sanitaires ignorent tout simplement qui a contaminé quatre patients confirmés sur cinq. Cela est inquiétant et ce n’est malheureusement pas tout.
Dans les rares cas où des contacts de cas confirmés d’Ebola sont connus (20 % de cas total), le suivi sanitaire n’est pas totalement effectif. De l’aveu même du ministère congolais de la Santé, les équipes sanitaires n’arrivent à retracer qu’environ 79 % des contacts.
Il faut ici distinguer deux indicateurs complémentaires. D’une part, la faible proportion de cas confirmés rattachés à une liste de contacts et d’autre part, la qualité imparfaite du suivi de ces listes lorsqu’elles existent. Combinés, ces deux constats révèlent que de nombreuses personnes potentiellement exposées à Ebola échappent totalement à la surveillance épidémiologique. Selon l’OMS, deux tiers de patients d’Ebola décèdent dans la communauté et n’ont donc jamais pu se rendre dans une structure sanitaire. Avec un taux de suivi des contacts inférieur à 80 % et jusqu'à 80 % de nouveaux cas absents des listes, il est clair que de nombreuses chaînes de transmission demeurent invisibles pour les équipes sanitaires.
L’insécurité et la résistance communautaire compromettent la réponse sanitaire
L’épidémie actuelle d’Ebola se déroule dans un environnement sécuritaire et opérationnel difficile. L’Ituri, province épicentre concentrant plus de 90 % des cas confirmés, est en proie aux attaques des ADF, ainsi qu'à l'activisme de plusieurs autres groupes armés locaux. Dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, l'accès humanitaire est entravé par l’occupation du M23, des combats récurrents et l’activisme de groupes armés. L’une des conséquences directes de cette volatilité sécuritaire est la mobilité des populations civiles et leur concentration dans des camps des déplacés, facteurs pouvant favoriser la propagation de l’épidémie et compliquer sa maîtrise.
En plus des conflits armés, la résistance communautaire est un des facteurs qui entrave énormément les interventions de lutte contre Ebola en RDC. En raison de la faible confiance de la population envers les équipes sanitaires et les rumeurs mettant en doute l’existence de la maladie, de nombreux habitants des zones affectées refusent ou bloquent les interventions de santé publique. Attaques physiques contre les équipes sanitaires, barricades des routes, jets de pierre contre les infrastructures sanitaires, incendies des structures sanitaires, manipulation des corps ravis aux équipes sanitaires, fuite des services sanitaires, etc., la résistance communautaire se manifeste de différentes façons sur le terrain. « L'accès demeure fortement limité dans de nombreuses zones touchées en raison de l’insécurité et des résistances au sein des communautés » écrivait Médecins sans Frontières lors de la visite du directeur de l’OMS à Kinshasa, le 5 août 2026.
Mais les perturbations communautaires du travail de la riposte contre Ebola ne viennent pas toujours de l’extérieur. Les grèves récurrentes des prestataires de santé engagés dans la lutte contre l’épidémie freinent elles aussi les efforts de contrôle sur le terrain. Les revendications portent essentiellement sur le retard du paiement des salaires et prime ainsi que la disparité de traitement entre le personnel sous gestion du ministère de la santé et leurs collègues relevant des organisations internationales.
L’argent est le nerf de la riposte contre une épidémie d’Ebola et il fait largement défaut dans la flambée actuelle. Début juillet 2026, le gouvernement avait décaissé seulement 50 millions de dollars pour un plan de riposte évalué à 518 millions de dollar américains. La mobilisation des partenaires internationaux reste elle aussi insuffisante face à l’ampleur des besoins. En mi-juillet, le plan conjoint OMS- CDC de préparation et de riposte à Ebola évalué à 518 millions affichait un déficit de financement de plus de 400 millions de dollars américains. Dans ce contexte de baisse des financements humanitaires, les équipes de terrain se retrouvent confrontées à des ressources limitées au moment même où les besoins de la riposte augmentent.
La situation de l’épidémie actuelle d’Ebola en RDC a de quoi inquiéter. La maladie se propage à un rythme exceptionnel et les efforts pour la contrôler sont loin d’être à la hauteur de la menace. Au 16 août 2026, 2378 décès avaient été notifiés sur les 5021 cas d’Ebola enregistrés. On peut être tenté de désespérer ou baisser les bras. C’est exactement ce qu’il ne faut pas faire car au milieu de cette avalanche des doutes et faiblesses opérationnelles, quelques signes laissent entrevoir une lueur d’espoir.
Il y a d’abord une prise de conscience communautaire progressive dans certains milieux. Il y a par exemple ces fidèles Témoins de Jéhovah d’un quartier de Beni durement frappé par Ebola qui ont suspendu de plein gré les rassemblements dans leur lieu de culte pour limiter la propagation de la maladie ou encore des personnes guéries d’Ebola, qui se comptent par centaines, qui sensibilisent leur communauté. Il y a aussi et surtout les progrès scientifiques pour prévenir et traiter la souche Bundibugyo d’Ebola. En moins de 3 mois d’épidémie, des essais cliniques de traitements, des candidats vaccins et de nouvelles stratégies de prévention ont déjà été lancés en Ituri, l’épicentre de l’épidémie.
Ces avancées offrent un espoir réel mais c’est loin d’être suffisant. Elles doivent s’accompagner d’une riposte sanitaire sur le terrain plus portée par les communautés qui soit capable de retrouver, isoler et soigner rapidement et efficacement les malades. Elle doit également tracer, identifier et suivre leurs contacts tout en créant un environnement communautaire et sécuritaire qui permet la poursuite active d’autres activités d’engagement communautaire, de prévention et de renforcement global du système de santé local. Mais si les défaillances observées depuis les premiers mois de l’épidémie ne sont pas corrigées, la RDC pourrait connaître l’épidémie d’Ebola la plus meurtrière jamais enregistrée.