Assainissement de Kinshasa : les bâtisseurs du Service national peuvent-ils relever ce défi ?
Depuis le 21 juin, 600 jeunes du Service national, communément appelés les Bâtisseurs de la nation, sont arrivés à Kinshasa. Ils constituent le premier groupe des 4 000 agents appelés à appuyer les opérations d’assainissement. La mégapole congolaise, autrefois appelée « Kin la belle », n’offre plus un bon cadre de vie à cause notamment du désordre observé dans la gestion des déchets solides et liquides, malgré l’existence de la Régie d’assainissement et du fonds d’assainissement de la ville. Des opérations telles que « Coup de poing », « Kin Bopeto » ou encore « Kinshasa ezo bonga » n’ont pas atteint leurs objectifs. Aujourd’hui, c’est le Service national qui est mobilisé pour assainir cette ville stratégique où siègent toutes les institutions clés du pays.
Bonjour et bienvenue dans ce 25e épisode de la saison 6 de Po Na Biso, capsule audio d’Ebuteli et du Groupe d’étude sur le Congo (GEC). Ce podcast analyse chaque semaine un sujet de l’actualité congolaise. Nous sommes le vendredi 26 juin 2026. Je suis Jolino Malukisa, directeur du pilier gouvernance d’Ebuteli.
Le 25 mai dernier, lors de sa visite d’inspection au marché central de Kinshasa, le président de la République a publiquement exprimé sa colère face à l’ampleur de l’insalubrité des avenues du plateau, de l’École, du marché et Rwakadingi. Les déchets solides et liquides des marchés « pirates », c’est-à-dire informels, sont à la base de la dégradation de l’environnement. Cette situation est d’ailleurs observée dans toute la ville de Kinshasa. Les ménages, les micro-entreprises du secteur informel ont l’habitude de déverser leurs déchets dans les avenues, le fleuve, les rivières et les caniveaux. Dans certains cas, même les écoles, universités, hôpitaux, églises, institutions publiques et grandes entreprises privées ne donnent pas toujours l’exemple en matière de gestion des déchets.
Lors du conseil des ministres du 29 mai, le président de la République a finalement annoncé la mise en place d’une task force pour la salubrité et l’assainissement de la capitale, placée sous le commandement du général Jean-Pierre Kasongo, commandant du Service national. Celui-ci a averti les Kinois qu’il faut désormais respecter la loi et les normes urbanistiques. L’indiscipline et le désordre ne seront plus tolérés. Toute personne qui évacue ses déchets sur la voie publique sera interpellée par les Bâtisseurs de la nation. La plupart de ces agents sont des anciens kuluna ayant bénéficié des différentes formations professionnelles et de réinsertion sociale.
Alors, que faut-il retenir de cette mesure qui suscite déjà de nombreuses controverses à Kinshasa ? Que peut réellement changer ce déploiement et quels risques soulève-t-il ?
D’abord, le principal risque est de traiter les conséquences plutôt que les causes. Les autorités congolaises ont toujours tendance à ne pas tirer les leçons du passé et à mettre la charrue avant les bœufs. À l’instar d’autres villes du monde, l’assainissement d’une ville dépend avant tout de la planification urbaine, et de l’existence des dispositifs appropriés pour la gestion des déchets, à savoir : la collecte, le tri et la séparation, le recyclage et la réutilisation, la valorisation énergétique, le compostage et l’élimination des déchets dangereux. Or, ni le gouvernement central ni le gouvernement provincial n’ont encore investi dans ces infrastructures essentielles . Où sont les poubelles et les décharges publiques dans les 24 communes de Kinshasa ? Quelle est la capacité d’évacuation des déchets de la Régie d’assainissement de Kinshasa ?
Entre 2007 et 2015, l’Union européenne avait financé le Projet d’appui à la réhabilitation et à l'assainissement de Kinshasa, avec un budget de fonctionnement d’un million de dollars américains destiné à neuf communes de la capitale. Les résultats étaient encourageants. Mais faute de financement public et d’appropriation institutionnelle, cette dynamique n’a pas été pérennisée ni étendue aux autres communes.
Ensuite, il convient de noter que l’ampleur de la pauvreté, l’importance de l’économie informelle et l’urbanisation non planifiée à Kinshasa ne créent pas les conditions favorables à l’assainissement et à la protection de l’environnement. Lorsqu’une frange importante de la population ne dispose pas d’un niveau de revenu devant lui permettre de payer les taxes de l’assainissement, on ne peut s’attendre au miracle. Mais le problème ne se limite pas au faible pouvoir d’achat. Il tient également à la faiblesse de la redevabilité publique. Beaucoup de citoyens ont le sentiment de payer taxes et redevances sans percevoir une amélioration réelle des services. Cette rupture du contrat fiscal nourrit les comportements de contournement et contribue à l’impasse dans laquelle se trouve aujourd’hui le Fonds d’assainissement de Kinshasa (Fonak).
Enfin, on peut aussi redouter le fait que la mobilisation des bâtisseurs suscite des tensions dans la ville. D’une part, les marchés et les garages pirates qui déversent beaucoup de déchets constituent une importante source de revenu pour les sous-commissariat de la police et les communes pauvres qui ne peuvent pas compter sur les frais de fonctionnement du gouvernement central et du gouvernement provincial. Toute initiative s’attaquant à ces marchés et garages risque donc de se heurter à des intérêts bien établis.
D’autre part, les menaces de répression brandies par certains responsables du Service national pourraient déboucher sur des violences, des traitements abusifs ou des tracasseries à l’encontre de la population et des petits opérateurs économiques. Or, l’interpellation des contrevenants relève avant tout de la compétence de la police. Il faut donc songer aux mesures de casernement, d’encadrement ou de contrôle afin d’éviter tout dérapage.
En somme, la mobilisation du Service national pour l’assainissement de la ville de Kinshasa est révélatrice des défaillances de la gouvernance urbaine. La décentralisation qui tire son fondement de la Constitution du 18 février 2006 n’a pas produit les résultats escomptés à cause notamment d’un transfert des compétences qui ne s’est pas accompagné du transfert des ressources. En outre, le patronage ou le clientélisme qui caractérise les désignations des autorités urbaines et communales constitue un autre frein. Il en résulte un déficit de redevabilité. Il ne suffit pas de déployer les Bâtisseurs pour espérer un changement significatif dans l’assainissement de la capitale. Il faut plutôt s’attaquer aux causes structurelles.
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