Qualification des Léopards au Mondial 2026 : de la célébration à la récupération politique ?
« C’est Félix Tshisekedi qui l’a fait. On ramène quelque chose d’historique : cela fait 52 ans. Après Mobutu, aucun des présidents passés n’a pu le faire, seul lui y est parvenu », a déclaré Didier Budimbu, ministre des Sports, après la qualification des Léopards pour la Coupe du monde. Et d’ajouter : « Tout droit ti na trois ! » Allusion on ne peut plus claire au projet de changement de Constitution pour permettre au chef de l’État de se représenter pour un troisième mandat.
Mais au-delà de l’exploit sportif, cette séquence interroge : où s’arrête la célébration nationale, et où commence la récupération politique ?
Bonjour et bienvenue dans ce 13e épisode de la saison 6 de Po Na Biso, capsule audio d’Ebuteli et du Groupe d’étude sur le Congo (GEC), qui décrypte chaque semaine un sujet de l’actualité congolaise. Je suis Ithiel Batumike, chercheur principal du pilier politique à Ebuteli. Nous sommes le vendredi 3 avril 2026.
C’est historique. Après 52 ans d’absence, la RDC retrouvera en juin prochain la coupe du monde des nations. Le président Tshisekedi s’est personnellement joint aux célébrations, sous la pluie et tard dans la nuit, aux côtés de nombreux Kinois descendus massivement dans les rues de Kinshasa pour fêter cette prouesse des Léopards. Son gouvernement a même déclaré la journée du 1er avril chômée et payée sur toute l’étendue du territoire national.
Ce retour dans la prestigieuse compétition mondiale confirme les progrès réalisés ces dernières années par l’équipe nationale congolaise. Celle-ci se hisse aujourd’hui respectivement à la 9e place en Afrique et à la 46e place au monde selon le dernier classement publié par la Fifa. Ces performances restent toutefois paradoxales : elles reposent largement sur des joueurs formés et évoluant à l’étranger, sans véritable ancrage dans un championnat national compétitif ni dans des infrastructures solides. Et pourtant, malgré cette fragilité, le football demeure l’un des rares espaces d’unité nationale en RDC.
Échec ou réussite, les matchs des Léopards demeurent des moments uniques de cohésion nationale dans un pays souvent traversé par des clivages politiques et sociaux.
L’effervescence autour de cette qualification, observée jusque dans les zones sous contrôle de l’AFC/M23, en est une illustration parfaite. Le prix Nobel de la paix Dr. Denis Mukwege y voit une fierté nationale face à cette guerre imposée à la RDC. « Vous avez démontré ce que nous oublions trop souvent : qu’un peuple peut avancer uni, malgré ses blessures, malgré les humiliations imposées », a-t-il écrit sur son compte X.
Même certains responsables rwandais ont salué la qualification, un contraste notable avec les tensions persistantes entre les deux pays, dans un contexte marqué par la présence documentée de troupes rwandaises dans l’est de la RDC aux côtés des rebelles de l’AFC/M23, notamment dans plusieurs rapports d’experts des Nations unies.
Cette qualification ne se transpose pas uniquement sur ce conflit régional. Des significations politiques lui sont accolées. La politique et le football s’influencent mutuellement en RDC. Un rapport publié en 2023 par Ebuteli et le GEC montrait déjà que plusieurs responsables politiques utilisent les clubs de football pour renforcer leur popularité, surtout en période électorale.
Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que cette victoire fasse l’objet de tentatives d’appropriation politique. Nous avons vu circuler des analogies entre le match et le débat constitutionnel, comme si un changement d’arbitre pouvait justifier un changement de Constitution. Mais ces rapprochements relèvent davantage de l’anecdote, voire de l’amusement, que d’un argument politique sérieux.
Cette tension entre sport et politique n’est pas nouvelle. Elle rappelle les épisodes de matchs joués entre 2016 et 2018. Malgré les victoires des Léopards, des supporters scandaient dans les gradins du stade des Martyrs : « Kabila oyebela mandat esili. » (Kabila, fais attention, ton mandat est arrivé à terme). Comme le pouvoir tente de récupérer cette victoire, il n’est pas exclu de voir l’opposition s’en saisir aussi pour faire des prochains matchs de tribunes d’expression contre le changement de la Constitution. Après la victoire de la RDC contre le Nigeria en novembre 2025 grâce aux arrêts du gardien Fayulu, certains partisans de l’opposant Martin Fayulu n’avaient pas hésité de qualifier ce dernier de sauveur de la République.
D’ailleurs, les opposants Martin Fayulu, Moïse Katumbi et Delly Sesanga ont salué cette victoire. En revanche, le parti politique de ce dernier, Envol, a aussi fustigé la décision de déclarer précipitamment la journée du 1er avril comme un jour férié chômé et payé, la qualifiant d’« émotionnelle ». Certains opérateurs économiques ont également exprimé leurs réserves.
Toutefois, ces réactions, bien que pertinentes, restent secondaires au regard de l’enjeu principal : la politisation progressive des moments de cohésion nationale. Car une question plus profonde se pose : que se passe-t-il lorsque les rares espaces d’unité nationale deviennent eux-mêmes des terrains de compétition politique ?
Le football, en RDC, joue un rôle particulier : il suspend temporairement les clivages, il rassemble au-delà des appartenances politiques, sociales ou tribales. Mais si ces moments de cohésion deviennent des objets de récupération systématique, ils risquent de perdre leur capacité de rassembler. Ils pourraient au contraire, à leur tour, reproduire les fractures qu’ils permettaient justement de dépasser.
L’unité des Congolais autour de leur équipe nationale peut-elle inspirer pour consolider l’unité nationale ?
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